Un français sur deux craint de devenir SDF.
C’est un sondage BVA.
Devenir SDF. Un concept dans la tête de neuf français sur dix pourtant.
Du très concret pour moi. Et encore un concret quatre étoiles, puisque j’ai dormi pendant trois mois et quelques dans ma voiture.
Pas pendant deux ans sous un carton.
Si j’évoque tout cela dans Macadam Gonzo de manière “poétique”, je crois qu’il est intéressant de faire toucher du doigt la réalité crue de cette chute sociale.
La réalité crue?
Le quotidien sous forme d’un micro abécédaire personnel et incomplet.
Moins drôle que d’habitude, important néanmoins à mes yeux de transmettre mon expérience de ce gonzo involontaire.
La mienne ne fut pas la pire, et si certains veulent l’enrichir de leur propres expériences ou de leurs commentaires, qu’ils n’hésitent pas.
Amis / Relations
Passé un certain stade, ce n’est plus une galère. C’est un suicide social. Les premiers à disparaître de votre environnement sont vos relations. Ces gens que vous fréquentez et qui vous fréquentent par intérêt. Vous ne réprésentez plus une opportunité pour eux. Vous n’existez plus. Pas besoin d’ailleurs de se retrouver à la rue pour ça. Il vous suffit d’être au chômage.
Les amis, c’est différent. Ce n’est pas eux qui se détachent de vous. C’est vous qui vous vous en éloignez.
Pour ne pas être un boulet, pour ne pas afficher votre gueule et la voir dans leurs regards consternés. Pour accélérer la chute, disparaitre un peu plus.
Baiser
Impossible bien sûr. Rien qu’à sentir le regard des femmes qui par erreur se pose parfois sur vous, vous comprenez bien que vous êtes “hors marché”. Même pas hors marché. Je crois bien même que vous préféreriez ne pas exister plutôt que subir le regard dégoûté qui pèse sur vous.
Non, non, ne gerbez pas madame…
Champignons
Pas question d’aller à la chasse aux champignons. Ce sont eux qui vous chassent. Vous en avez plein les pieds. Des coups de lame de rasoir entre les orteils. L’idée que vous pourrissez sur pied devient très réelle.
Dormir
Il est arrivé à chacun de dormir dans sa voiture. En vacances par exemple. C’est de l’exceptionnel amusant, enquiquinant parfois. Quand votre voiture devient votre habitat l’expérience est très différente. Vous avez froid, mal au dos, vous êtes cassé par le manque de sommeil, vous avez la trouille d’une agression. Vous vous arrangez pour que personne ne vous surprenne. Couché au plus tôt à une heure, levé au plus tard à cinq heures. Vos reins ne sont plus que des boules de feu, vous êtes parfois incapables de vous déplier.
Enfants
Leur regard vous pèse sur la cervelle toute la journée. Ils ont beau être loin de vous, par obligation, c’est la honte qui vous bouffe les tripes. Vous voyez un papa passer, main dans la main avec son ou ses gamins. Bing. Ce sont les vôtres qui vous reviennent au coeur, comme des balles. Votre main est vide. Contrairement au gentil cadre que vous croisez, vous n’avez plus une gueule de père. Vous avez une gueule de monstre. Celui qui fait honte à ses gamins. Qui voudrait d’un père clodo, d’un père qui a échoué quelque part, ailleurs loin du monde rutilant des décorations de noël et des vitrines animées? On pleure souvent à cette idée.
J’ai observé la chose en d’autres circonstances. Un type qui en avait tellement marre qu’il avait tenté de s’égorger avec un couteau de table. On avait appelé sa fille pour qu’elle vienne. Elle nous avait envoyé balader. Pour elle, son père n’existait plus.
Fric
Le fric, c’est le sang social. Vous êtes exangue. Imaginez vous une semaine sans un rond. Sans compter la banque qui vous emmerde et si vous avez encore une boîte aux lettres, les recommandés qui s’accumulent. Les huissiers qui vous harcèlent.
Vous avez beau vous dire qu’ils ne vous feront pas un deuxième trou, le manque de fric vous réveille quand même en pleine nuit.
C’est presque un délit de pas avoir de fric.
Gonzo
Bon allez, c’est comme ça que je veux bien voir cette expérience aujourd’hui. Je sais pourtant qu’à l’origine, elle n’était pas voulue. Mais il faut bien qu’elle serve à quelque chose. J’espère.
Gonzo?
Une technique de reportage ultra-subjectif par immersion, inventée dans les années cinquante par Hunter Thompson. Rien à voir avec ces bobos, ces politiques ou ces journalistes qui vont passer “leur nuit” sous la tente, histoire de dire “je sais ce que c’est”.
Honte
Tiens j’ai même hésité à écrire ce papier. Des années après vous êtes encore une boule de honte. Je vais pas raconter ça quand même…
Laver (se)
Vous aimeriez bien. Mais où? Le plus souvent, votre hygiène se résume à un peu d’eau versée sur un bout de serviette. Vous vous débarbouillez. Vous retirez la crasse.
Expérience d’hygiène amusante :
Essayez juste de vous raser avec un rasoir usé, à l’eau froide et sans savon.
Manger / Boire
Il faut du fric pour ça. J’ai toujours réussi à en avoir assez pour ne pas avoir à faire les poubelles ou la manche, ne serait-ce que pour un mac-do de base par jour. C’est princier.
Quand vous mangez peu, vous avez mal au ventre au début et puis vous finissez par ne plus avoir faim.
Vous avez juste la tête qui tourne parfois. Vous vous dites alors qu’il faut que vous bouffiez un peu.
Pisser et plus encore
Il n’y a pas de WC dans une voiture et ce qui parait naturel à tout un chacun, devient très compliqué quand vous êtes dehors. A l’époque, les sanisettes étaient payantes. Hors de question de dépenser du fric pour vous soulager. Vous essayez de trouver une impasse déserte quand vous n’y tenez plus. Quand il vous vient au ventre plus que l’envie de pisser, vous êtes obligé de sacrifier le peu de fric que vous avez dans le monnayeur d’une sanisette. Parce que évidemment, aucun troquet ne vous donnera accès à ses chiottes sans consommer.
Rêver
Avec un peu de pot, vous ne rêvez pas. Vous faites tout pour vous endormir abruti de sommeil. Tomber. Mais parfois, les rêves sont plus forts que vous. Des rêves violents, agressifs. La mort revient souvent.
Pendant des années, après cette expérience je me suis réveillé avec un calibre trente-deux dans la bouche.
Syndrôme post-traumatique
La rue est une expérience traumatisante. Elle l’a été pour moi en tout cas. Je m’en suis remis, mais j’ai mis du temps pour cela. J’en suis plus fort aujourd’hui. Mais pendant des mois la peur vous prend au tripe. Ce sont les cauchemars qui vous attaquent en force, des situations que vous revivez en technicolor aux moments les plus inattendus. C’est la perte de repère spaciaux et temporels. On est quel jour aujourd’hui? Vous ne savez plus. Quelle date? Encore moins. Où? Quelle importance?
Ville
J’ai passé mon temps à marcher, marcher et marcher encore dans les rues de la ville (Paris).
Pourquoi?
Parce que je n’avais que ça à faire et que c’est épuisant.
En fin de journée, les pieds sont cramés. Les jambes aussi.
Chaque vitrine devant laquelle vous passez est une agression. Elle vous rappelle combien vous êtes hors-jeu.
Un pou sur la tête d’une princesse. Un furoncle sur le cul de dieu.
La Honte: faire la queue chez les Restos du coeur, ou chez les Resto Bébé pour lait et couches … en se demandant mais qu’est ce que je fais là ??? je suis pas comme ces gens là moi !! Non je suis pas à ce point ?
- “A votre tour M’dame, alors vous avez le droit à un paquet de pâtes, une bouteille d’huile, du sucre, un paquet de couche, du lait , une boite d’haricots verts ….
Ah bah si, putain d’Ego qui a honte, ferme là, je suis comme eux !
ah oui La Honte tjrs :
La mairie dans sa grande bonté vous a accordé des tickets de bouffe dans certains magasins …
- “ca fera 10euros 50 …”
Et là vous cachez presque les tickets en les donnant à la caissiere pour pas que le client après vous les voient …
- “ah faut que je demande à ma responsable si on accepte ces ticket … “Françoise est demandé en caisse 2, Françoise en caisse 2 …”
Oui Putain d’Ego, ferme là, là tout le monde le sait maintenant, alors avale ta Honte !
Ca fait froid dans le dos, ce que tu racontes! Et pourtant, c’est le quotidien de milliers de personnes!
On ne peut pas s’imaginer ce que c’est tant qu’on ne l’a pas vécu d’aussi près que toi…
Un jour, tu te retrouves en bout de queue à attendre ton panier de noel.
Un autre, t’es là à servir ces gens, la compassion au coeur.
Toucher le fond, ça te rentre l’humilité dans la gorge.
Fichtrement bien écrit ce billet.
Je vais oser un bravo. Mais surtout un merci. Comme pour toutes les horreurs, les témoignages sont rares et riches…
Très poignant, très triste de voir que beaucoup de monde le vive…
oui on ressent le maque de fric comme un délit, on se sent marginal.
Les “amis” qui ont peur que ca soit contagieux je connais aussi.
Ne pas dormir tellement on a mal dans sa voiture, tellement on a froid , tellement on cogite, sur tout, sur ce manque de fric…
La queue aux restos du coeur, les bons qu’on donne à la caisse du supermarché, ca se passe toujours comme ca et en plus les personnes derrière vous qui regardent ce que vous avez acheté avec pour voir si vous n’avez pas “profité” honteusement, s’il y a bien que le strict nécessaire, qui chuchotent entre eux”comment peut-on en arriver là, quand même de nos jours!!!”.Comme si on l’avait voulu comme si on était fautif.
Et marcher toujours sans but, à part celui d’égréner les minutes qui durent des heures…